Archicon Messages postés : 3116 Empereur  |
Posté le 28/10/2005 15:47:34 | | D’un œil de professionnel, Astrolé contempla les cent cinquante chevaliers d’élite se diriger vers sa tente pour recevoir les ordres. Le chef, un grand barbu brun au visage de corbeau et au nez d’aigle, dirigeait d’une main de maître un régiment de fanatiques qui ne savaient faire qu’une seule chose au monde, la guerre. Ils savaient tuer. Ils savaient être silencieux. Ils savaient s’infiltrer. Ils savaient piller. Ils savaient assassiner. Ils savaient violer. D’un certain point de vue, c’étaient des guerriers de génie. Leur chef, Regnard, portait une armure de plate complète noire, comme tous ses hommes d’ailleurs, mais il portait, en plus, en guise de cape, une fourrure d’ours. Un bandage noir ceignait son front, retenant ses cheveux vers l’arrière. Seules quelques mèches retombaient par-dessus. Son visage était couvert de rides et de cicatrices, dont une courait de son sourcil droit à sa lèvre supérieure droite. Une boucle d’oreille représentant une tête de mort pendait à son oreille gauche. Il portait une hache à double tranchant et une épée à lame redoutable. Plusieurs dagues et coutelas couvraient son corps. Son bouclier était posé sur sa selle. Il tenait fermement les rênes de son cheval avec des gantelets hérissés de piques. Ses épaulières étaient ornées de pointes noires. Il aurait effrayé n’importe qui, même le plus hardi. N’importe qui, sauf Astrolé qui accueillit Regnard avec un sourire chaleureux. Le capitaine fit signe à ses hommes de s’arrêter, puis une espèce de sourire apparut sur son visage et il sauta à terre, se précipitant dans les bras de son vieil ami, en prenant soin de ne pas le blesser avec les pointes de ses gantelets.
-Comment va mon vieux camarade ? Demanda le capitaine dévoilant des dents jaunes et cassées.
-Assez bien. La preuve, je prends personnellement part à cette guerre !
-J’étais au courant.
-Comment s’est passée ta mission au Royaume des Déesses Noires ?
Une grimace parcourut le visage de Regnard.
-Assez mal, je dois dire. Nous avons perdu Carlos et Soupkri…et seize autres hommes.
Astrolé connaissait Carlos et Soupkri, deux dangereux chevaliers.
-Comment ?
-On nous a tendu une embuscade, gronda sourdement le capitaine. Des centaines d’Elfes nous ont tiré dessus du haut des Monts Blancs, et de là, plusieurs dizaines de cavaliers émérites se sont rués sur nous, bloquant nos arrières. Devant nous se sont alors dressés des dryades et des fantassins. Nous avons réussi à fuir. Ils ont perdu plus d’hommes que nous car nous avions l’avantage de nos armures. Elles ont repoussé la plupart des coups et des flèches.
-Nos ingénieurs ont fait du bon boulot.
Regnard acquiesça. Il redevint sérieux.
-Qu’attends-tu de moi ?
-Tu le sais, tu iras combattre mais pas dans les premiers jours. Notre jeune messager n’est toujours pas revenu. Je ne sais ce qu’il est advenu de lui et je m’en fiche…mais je veux que tu restes disponible pour capturer la capitale. Bien sûr, tu pourras faire des raids de temps en temps mais il faut que tu gardes un maximum de troupes en vie.
-Compte sur moi. De toute manière je suis épuisé par ce long trajet de trois semaines pour venir ici, mes hommes sont morts de fatigue et certains sont blessés sans gravité, néanmoins. As-tu un plan défini ?
-Pour attaquer les deux forteresses ? Non, les pertes seront lourdes, mais j’attends des renforts. En attendant, nous ferons pénétrer nos fantassins en premier, du moins une grande partie. Puis, nous enverrons la moitié de notre cavalerie et enfin, le reste des fantassins. Les autres resteront en arrière en renfort.
-Comment ? Tu comptes prendre les forteresses de cette manière ? S’indigna Regnard.
-Je ne t’ai pas tout dit, mon ami. Avec la deuxième partie de nos piétons, nous ferons avancer quelques machines de guerre. De leurs positions, nos ennemis ne les verront pas, car elles seront cachées derrière la masse compacte de nos chevaliers et de nos soldats. A l’inverse nos machines pourront voir les ennemis et leur tirer dessus.
-Et comment nos artilleurs vont-ils voir ? Demanda, soucieux, le capitaine.
Astrolé éclata de rire.
-Tu crois que je suis stupide, Reg ? Non, nos artilleurs seront montés sur des escabeaux et auront une belle vue, crois moi. Ils diront aux servants où pointer la gueule de l’arme et quand tirer … Ce sera un jeu d’enfant !
-Mouais…
Regnard était perplexe, mais du moment qu’il n’était pas en première ligne, bon pour le sacrifice, il se fichait royalement des plans d’Astrolé. S’il lui avait demandé la stratégie que le Roi comptait employer, c’était uniquement dans le but de faire plaisir à son vieil ami.
Regnard se tourna un instant vers un de ses chevaliers, droit sur sa selle, portant une haute bannière noire brodée d’une croix rouge.
-Fais ce que tu veux, Astrolé. Du moment que j’ai ma part du butin et des femmes, je me fiche du reste. Enfin, du moment que nous gagnons…
Il leva une main, balayant la frontière devant laquelle ils se tenaient, puis se retourna vers son ami.
-Ce sera serré, crois moi, il y aura de lourdes pertes…
-Je le sais, figure-toi, interrompit sèchement Astrolé. Mais as-tu un meilleur plan ?
Il en aurait eu un s’il avait eu plus de temps pour y penser. Mais maintenant c’était trop tard et Regnard haussa les épaules.
-Tu comptes toujours envoyer la flotte effectuer des raids éclairs dans leurs ports ?
-Plus que jamais, répondit Astrolé avec un rictus cruel.
Pour une fois, Regnard approuva le choix de son Roi.
-As-tu pensé à la réaction des voisins de Quatre Dragons ?
Le visage d’Astrolé se crispa.
-Ils ne feront rien. D’ailleurs, la plupart sont en guerre.
-Que représente donc pour toi Quatre Dragons ? Demanda Regnard.
Astrolé laissa un silence de plomb s’abattre un instant sur le capitaine avant de répondre.
-La richesse, et des millions d’esclaves qui travailleront dans nos mines d’argent et d’or et de charbon . Nos anciens esclaves commencent à se faire vieux et les jeunes sont trop maladroits. C’est un peu ce qui m’a poussé à attaquer Quatre Dragons, le royaume le plus proche de nos frontières et peuplé d’un nombre incroyable d’habitants. Nous les écraserons et nous ferons de mon royaume un Empire ! L’Empire de Pandémonium !
Une lueur de malveillance apparut brièvement dans ses yeux et il serra les poings. Regnard recula instinctivement, ne sachant quelle attitude adopter. Etre franc ? Ou tenter de le raisonner ? Pour l’heure, Pandémonium attaquait quatre flancs en même temps, ce qui n’était pas bon. Un instant, le capitaine hésita à faire part à son vieil ami de ses doutes, ses craintes, mais il s’avisa qu’il risquait d’être pris pour un traître. Et Dieu…ou le Diable, savait ce qu’Astrolé réservait aux traîtres ! Il se contenta donc de pincer les lèvres, sans rien dire.
Astrolé l’invita à entrer dans sa tente. Le capitaine ne se fit pas prier, mais tout d’abord, donna la permission à ses hommes de mettre pied à terre et d’aller se reposer. Après quoi il entra. Déjà, son ami tendait une coupe remplie d’un liquide rouge. Du vin ? Regnard en doutait. L’odeur qui se dégageait du verre ne ressemblait pas à celle du vin. Il prit le verre en regardant Astrolé d’un air interrogateur. Le Roi sourit.
-Ah ! Tu as deviné. Ce n’est effectivement pas du vin…
Il se tut, fixant droit dans les yeux Regnard qui le lui rendit sans broncher. Le Roi leva son verre.
-Ne m’as-tu jamais dit que le sang des vierges était la seule liqueur capable de rendre un homme plus fort et plus résistant?
Le capitaine haussa les sourcils. Oui c’était bien lui qui l’avait dit. Mais sous l’emprise des dix à quinze verres de bières qu’il avait avalés après une bataille contre des nains…et après une victoire dûment méritée. En gros, quelque chose qu’on disait comme ça, sans y penser. Il réprima un frisson.
-Ne t’inquiète pas pour la femme ! …Elle est en vie…mais plus pucelle. Ce sang pur vient tout droit de son sexe…
Sur ce, il but son verre d’une traite. Avec un effort surhumain et un profond dégoût, Regnard l’imita. Certes, il était un puissant guerrier, barbare, sans état d’âme, mais il avait une fierté…et une morale. Il jura à partir de cet instant de ne plus jamais boire de la bière. Il finit son verre, écoeuré et sentit monter une nausée qu’il réussit de justesse à réprimer.
-Succulent n’est-ce pas ? Demanda Astrolé.
Ce crétin a dû boire des litres de sang pour qu’il puisse trouver savoureux celui de la gamine qu’il avait probablement lui-même violée…songea Regnard en acquiesçant poliment.
-On remet ça ? Demanda Astrolé en se tournant vers un broc.
Mais Regnard empêcha Astrolé de prendre le broc en lui posant une main sur l’épaule. Il était l’un des seuls êtres capables de faire ce qu’il venait de faire sans subir le courroux du Roi.
-Non merci, je suis certes épuisé, mais pas assoiffé.
Astrolé haussa les épaules et fit signe à son ami de s’asseoir. Le Roi lança d’une voix atone.
-Peux-tu imaginer qu’un jour les onze royaumes qui bordent nos terres puissent tomber entre nos mains ? Après des carnages, des massacres, des hécatombes, nous gagnons ces terres et en ferons un Empire ! Un gigantesque Empire qui terrorisera les autres royaumes et empires…Et au fur et à mesure nous conquérrons ces autres pays…jusqu’à ce que le monde soit nôtre ?
Un rêve dont tu n’auras jamais assez de dix vies pour le voir s’accompli, ricana intérieurement Regnard.
-Ce serait en effet quelque chose de grandiose.
Le Roi, approbateur, le regarda droit dans les yeux. Regnard reprit, plus sur le ton de la discussion qu’intéressé :
-Et que feras-tu après que nous aurons conquis toute la terre ?
Astrolé tressaillit avant d’avouer d’une voix calme.
-Je n’en sais rien…je me reposerai. Enfin ! Il faut que je montre aux Rois et Empereurs de ce monde qui je suis !
Il brandit son poing droit en l’air, le serrant si fortement que sa main en blanchit. Regnard opina gravement de la tête. Tu devrais te reposer maintenant avant qu’il ne soit trop tard ! Il croisa ses jambes et dévisagea son vieil ami. Il avait l’impression qu’il avait changé. Une lueur fanatique dansait dans ses yeux, ce qui était mauvais signe. Ce n’était plus l’ami qu’il avait connu au cours des innombrables batailles qu’ils avaient menées ou faites ensembles, mais un Roi solitaire et fou.
Lentement, Regnard se leva, triste. Il ne ferait jamais entendre raison à cet homme…cet inconnu désormais. Il allait obéir, mais uniquement par crainte du courroux de son Roi. Il sortit de la tente, laissant Astrolé perdu dans ses pensées.
L’amiral Dominez soupira. Cela faisait deux jours qu’il naviguait et il n’avait toujours pas trouvé une seule proie. Il s’en rongeait les ongles de dépit. Ses marins, commandos et artilleurs commençaient sérieusement à s’ennuyer, à s’inquiéter même. Son second s’approcha, une main posée sur son sabre. Il regarda à son tour la mer vide de tout navire.
-Que se passe t-il ? Grommela Dominez. Avons-nous oublié quelque chose ?
-Nous avons sous-estimé notre adversaire, répondit doucement le second.
-Comment se nomme le chef de la marine ennemie ?
-C’est l’amiral Poulos, d’après nos sources d’informations. Un excellent marin. On dit qu’il connaît la mer comme sa poche.
Dominez ricana. Il se tourna vers le pilote.
-On rentre !
-A vos ordres !
Le pilote connaissait assez bien cette partie de la mer pour retrouver son chemin tout seul, ce qui laissait plus de temps à l’amiral et à son second pour réfléchir.
-J’espère que les autres navires auront eu plus de chance, soupira le second.
Dominez se contenta de hocher la tête. Il frappa soudainement sur le bastingage.
-Quatre jours passés en mer…pour rien ! Nous avons perdu du temps inutilement…
-Calme-toi, Dom, lança le second. Nous nous vengerons le jour J.
-Tu as raison. Mais j’enrage à l’idée que nous n’avons pas coulé un seul navire aujourd’hui.
Le second haussa les épaules. Tandis que Dominez rejoignait sa cabine, le second s’accouda au bastingage en se demandant ce qu’avait prévu Poulos…et quels étaient ses plans ? Il attendait avec impatience la guerre qui allait débuter dans moins d’un mois. A cette pensée, il se frotta les mains.
L’amiral descendit dans sa cabine, sous le regard curieux des marins. Ils auraient mieux fait de rester à terre avec les putains plutôt que de se porter volontaires. Ils auraient eu plus de « boulot », plus de plaisir…Dominez se dirigea tout droit vers sa cabine et entra, refermant et verrouillant sa porte à clef. Il sauta presque sur sa couchette où il s’allongea. Les mains derrière la tête, il se mit à fixer le plafond. Il se demanda ce que dirait le Gouverneur en apprenant qu’il revenait sans butin. Et ce qu’il ferait…Allait-il lui enlever le commandement de la flotte qui devrait attaquer les ports ennemis ? Ou bien lui laisserait-il une seconde chance ? Une chance de se racheter. Il était bien connu qu’Antonio était un être cruel. Dieu sait ce qu’il faisait subir aux personnes qui le dérangeaient, l’ennuyaient…ou le contrariaient…Il n’imaginait même pas ce qu’il pouvait faire à ceux qui le trahissaient.
Il ferma les yeux et s’endormit.
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