Solmyr Messages postés : 1059 Roi  |
Posté le 13/05/2006 17:44:51 | | Une vie à rêver
Shiam croulait sous la charge. Il portait entre ses bras une énorme caisse de bois clair tamponnée d’un numéro de série délavé. Le froid était aujourd’hui prenant, plus que d’habitude du moins. La continuelle pluie corrosive qui battait le sol de la planète fouettait son imperméable bleuâtre inlassablement, laissant apparaître des stries pâles qui fomdaient à la verticale le long du vêtement. Shiam posa son fardeau au sol et essuya d’un revers de manche les perles d’eau opaque qui coulait sur les «hublots », comme il les appelait, de son masque filtrant. Il s’accorda un dernier souffle, réajusta sa capuche et reprit son trajet avec l’énorme boite entre ses gants de cuir élimé. Il marchait en compagnie de deux autres ouvriers eux aussi chargés de denrées diverses. L’un d’eux manqua de tomber en glissant sur une dalle de bétons lisses qui affleurait entre deux flaques aux reflets verts et bruns.
Puis sans plus d’incidents ils arrivèrent sur le quai tacheté d’algues minuscules qui était leur destination. Telle des fantômes ils émergèrent de l’immense forêt d’entrepôts et de cuves oxydées qui enserraient le littoral bétonné. Les trois hommes cheminèrent jusqu’à la passerelle d’embarquement du lourd navire accosté. Ce dernier, malgré sa taille imposante, tanguait dangereusement sur les flots rageurs d’un gris impénétrable. A la gauche de Shiam une centaine de dockers s’affairaient eux aussi à remplir la vaste soute du vaisseau de marchandises innombrables. L’entrée du hangar semblait être une excavation béante et sombre qui contrastait avec la rouille ocre et finement nuançée qui rongeait la coque épaisse du bateau.
Shiam posa sa charge où on le lui avait ordonner et alla prendre un peu de repos. Il s’assit contre une bitte d’amarrage à la peinture caillée, les jambes ballottantes à l’extrémité du quai, malmenée par les puissants rouleaux qui s’écrasaient sur le bitume fatigué. Cela faisait longtemps que le jeune homme n’avait profiter d’une vue aussi belle. Entre le dôme sombre des nuages qui couvraient le ciel apparaissaient de façon sporadique d’immenses flaques d’un blanc éclatant, laissant filtrer les rayons pâles du soleil à travers ce voile acide. Ainsi le rideau de pluie semblait un mur de perles et de diamants scintillants qui grondait en choyant dans les océans pollués et les terres bitumées. Shiam admirait d’un air las et à la fois rêveur le firmament couvert. Depuis qu’il avait appris à parler il avait pour but d’un jour partir dans l’espace, quitter cette maudite planète et explorer cet Imperium dont il faisait parti, il souhaitait rencontrer du monde, devenir quelqu’un, ne pas mourir comme un rat sur le sol poreux de son monde natal, un rêve sans doute inaccessible.
Une tape sur son épaule le tira de sa songerie quotidienne. Il se retourna vivement et vit Rodolphe, ou plutôt ses yeux, en effet le garçon portait lui aussi, comme tout être sensé de ce caillou, un masque verdâtre surmonté d’une capuche épaisse, le tout tassé sur un corps courbé habillé d’un long imperméable semblable à celui de Shiam. Le nouveau venu pointa du doigt l’horloge vacillante posée sur le mur sale d’un entrepôt de taule percée de part en part et inclina le chef vers la droite. C’était la fin de la journée. Les deux amis prirent donc le chemin de leur appartement. Situé dans un quartier proche d’une énorme usine _une de ces usines dont la fumée laiteuse couvrait le ciel et faisait cette pluie rongeante et éternelle_ l’habitat n’avait rien de charmant, en effet le taudis se situait au dernier étage d’un immeuble décrépit et d’un noir de suie. Fenêtre condamnée par des planches moisies et orifices irréguliers se succédaient sur toute la façade aussi parcourue de câbles plaqués au mur par des crochets menaçants.
Ils montèrent donc chez eux, souffrant à chacune des hautes marches grillagées qui amenaient au dernier étage. Enfin il retrouvèrent la chaleur toute relative de l’endroit. Lissa, une fille qui partageait l’appartement avec Rodolphe et Shiam, s’affairaient autour d’un carton estampillé à la plus grande firme de restauration rapide du coin. En effet son emploi dans un des nombreux fast-foods pourris qui jalonnaient la rue lui permettait non seulement de finir plus tôt mais aussi de ramener tout les soirs un repas décent. Sans un mot les deux garçons enlevèrent leurs protections à l’eau sulfureuse que crachaient sans cesse les nuages et s’affalèrent dans des fauteuils éventrés après s’être emparés de leurs casse-croûte respectifs...
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